POURQUOI LA GUERRE EN UKRAINE INFLUENCE T-ELLE LE PRIX DU PAIN AU SÉNÉGAL ?

Le prix d’une baguette de pain à Dakar peut sembler très éloigné des champs de blé ukrainiens ou russes. Pourtant, le marché mondial du blé fonctionne comme une chaîne : lorsqu’un maillon majeur est perturbé, les conséquences peuvent se transmettre jusqu’aux consommateurs sénégalais.

L’Ukraine et la Russie, deux géants du marché mondial

La Russie et l’Ukraine occupent une place stratégique dans le commerce international du blé. À elles deux, elles représentent environ 27 % des exportations mondiales de blé, ce qui explique pourquoi les perturbations dans la région de la mer Noire ont des répercussions bien au-delà de l’Europe.

La guerre ne signifie cependant pas que la Russie et l’Ukraine ont cessé de produire du blé. L’agriculture ukrainienne continue de fonctionner malgré le conflit. Pour la campagne 2025/2026, le département américain de l’Agriculture estimait la production ukrainienne de blé à 23,5 millions de tonnes, soit environ 4 % de plus que la campagne précédente. Mais, le problème se situe également après la récolte : transport, stockage, ports et exportation.

En 2026, les attaques contre les infrastructures portuaires et les navires commerciaux de la mer Noire ont de nouveau perturbé les exportations. L’Ukraine doit davantage utiliser des itinéraires alternatifs par le Danube et les frontières terrestres, généralement plus coûteux et moins capacitaires.

La Russie, de son côté, continue d’être un exportateur majeur, mais les attaques en mer Noire et en mer d’Azov ont également obligé certains exportateurs russes à modifier leurs itinéraires. Environ 90 % des exportations céréalières russes transitaient habituellement par la mer Noire et la mer d’Azov.

Une chaîne mondiale où le Sénégal est particulièrement exposé

Le fonctionnement est relativement simple :

Producteur → collecteur → stockage → port → transport maritime → importateur → meunerie → boulangerie → consommateur

Lorsque les ports sont perturbés, les navires doivent emprunter d’autres routes, les assurances et le fret peuvent augmenter et les importateurs peuvent chercher d’autres fournisseurs. Ces changements se répercutent ensuite sur le prix du blé livré aux minoteries.

Des importateurs asiatiques ont récemment dû remplacer des cargaisons russes ou ukrainiennes par du blé australien ou argentin. En septembre 2026, Reuters rapportait ainsi des achats de blé australien autour de 315 à 330 dollars la tonne, contre environ 260 à 280 dollars pour certaines cargaisons de la mer Noire. Les contrats à terme sur le blé à Chicago avaient progressé d’environ 35 % depuis fin juin.

Cela illustre un mécanisme essentiel : le Sénégal n’a pas besoin d’acheter directement son blé en Ukraine pour subir les conséquences de la guerre. Il suffit que l’offre mondiale se resserre et que les prix internationaux augmentent.

Le Sénégal : une forte dépendance aux importations

C’est ici que la vulnérabilité du Sénégal apparaît explicitement. Le pays produit très peu de blé et dépend presque entièrement des importations pour alimenter son industrie de la farine.

En 2023, le Sénégal a importé environ 897 800 tonnes de blé et de méteil, pour une valeur de plus de 308 millions de dollars. La Russie représentait à elle seule environ 325 900 tonnes, tandis que la France en fournissait environ 331 000 tonnes.

Les données de 2024 montrent également une présence significative russe dans les importations sénégalaises de blé dur : environ 208 600 tonnes, contre 152 800 tonnes provenant de France.

Cette dépendance explique pourquoi les variations du marché international peuvent rapidement atteindre les minoteries sénégalaises.

Pourquoi le prix de la farine augmente-t-il ?

Le prix de la farine ne dépend pas uniquement du cours du blé. Il résulte de plusieurs coûts cumulés : prix international du grain, transport maritime, assurance, manutention portuaire, stockage, transformation industrielle, énergie, emballage, transport intérieur et marge des différents intermédiaires.

À cela peuvent s’ajouter les variations du franc CFA par rapport au dollar, puisque le commerce international du blé est largement libellé en dollars.

Une étude publiée dans World Development a notamment estimé que la guerre avait provoqué une hausse mondiale d’environ 2 % du prix du blé, malgré l’augmentation des exportations d’autres pays producteurs pour compenser la baisse des volumes ukrainiens.

Le mécanisme est donc cumulatif : moins de disponibilité → routes commerciales plus coûteuses → concurrence accrue entre importateurs → hausse du coût d’approvisionnement → pression sur le prix de la farine.

Et pourquoi le pain finit-il par augmenter ?

La farine constitue une matière première essentielle de la boulangerie. Lorsque son coût augmente durablement, les boulangers doivent absorber cette hausse ou la répercuter partiellement sur le consommateur.

Mais la farine n’est pas le seul facteur. Le prix du pain dépend également de l’électricité, du carburant, du transport, de la main-d’œuvre, des emballages et d’autres intrants.

Le Fonds monétaire international avait déjà documenté ce mécanisme lors du choc de 2022 : au Sénégal, la hausse internationale du blé avait contribué à une augmentation de 17 % du prix du pain. Le FMI estimait alors que les variations des prix alimentaires mondiaux se transmettaient significativement aux prix domestiques sénégalais.

Quelques chiffres à retenir

IndicateurDonnée
Part Russie + Ukraine dans les exportations mondiales de blé≈ 27 %
Importations sénégalaises de blé et méteil en 2023≈ 897 800 tonnes
Blé importé du Sénégal depuis la Russie en 2023≈ 325 900 tonnes
Blé importé du Sénégal depuis la France en 2023≈ 331 000 tonnes
Production ukrainienne de blé, campagne 2025/26≈ 23,5 Mt
Hausse du prix du pain au Sénégal observée en 202217 %

Sources principales : USDA/FAS, Banque mondiale–WITS, FMI, Reuters et étude publiée dans World Development.

Le véritable enjeu : réduire la vulnérabilité et la dépendance

La guerre en Ukraine n’est donc pas, à elle seule, responsable de chaque hausse du prix du pain au Sénégal. Elle agit comme un puissant amplificateur d’un système déjà dépendant des importations.

Le véritable problème est structurel : lorsqu’un pays importe l’essentiel d’une matière première aussi stratégique que le blé, il devient exposé aux guerres, aux mauvaises récoltes, aux crises énergétiques, aux perturbations logistiques et aux fluctuations des marchés internationaux.

Les travaux récents sur la sécurité alimentaire mondiale confirment d’ailleurs que les économies fortement dépendantes des importations sont généralement plus vulnérables aux chocs touchant les grands producteurs agricoles.

Pour le Sénégal, la question dépasse donc le seul prix de la baguette. Elle renvoie à un enjeu plus large : comment renforcer la souveraineté alimentaire et réduire progressivement l’exposition du pays aux chocs des marchés céréaliers mondiaux ?

C’est à cette question que répond principalement le livre  » AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE AU SÉNÉGAL » du Dr Cheikh Bachir Mbodj. Un condensé de résultats de recherches scientifiques sur la transformation des céréales locales en farines, comme alternative au blé européen…

 

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